« J’en suis à un point où je peux tuer pour nourrir ma famille »

Des scènes de colère, il y en a tous les jours. De désespoir et de misère aussi, de plus en plus, dans un pays qui se délite littéralement. Mais rares sont celles qui racontent à ce point l’état de détresse dans lequel se trouve aujourd’hui le Liban. C’était à Tripoli hier, aux alentours de 18h30. L’odeur des pneus brûlés se mélange alors à celle des gaz lacrymogènes. Les manifestants qui protestent contre les mesures de confinement depuis bientôt deux heures sont réunis devant le Sérail, face à une dizaine de militaires. « On ne touche pas aux soldats, ce sont nos frères », crie l’un d’entre eux, alors que des heurts ont secoué la ville la veille.

La tension est palpable. Entre des forces de l’ordre, pas forcément mieux loties mais qui veulent faire respecter la loi, et des jeunes qui hurlent à qui veut bien les entendre qu’ils préfèrent mourir du coronavirus plutôt que de la faim. Et puis, tout à coup, un homme d’un mètre quatre-vingts fend la foule. Cheveux courts, barbe bien taillée, il se précipite aux pieds des militaires devant lesquels il dépose sa petite fille, âgée de deux ans. « Gardez-la, je ne peux plus m’en occuper », lance-t-il aux soldats visiblement apeurés. La fillette est en pleurs, traumatisée. Le père lui tourne le dos. Un manifestant se précipite pour récupérer l’enfant qui porte un blouson violet et la redonner à son géniteur.

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« Ça va aller ya baba (papa) », dit ce dernier à sa fille, en pleurs, en l’embrassant et en essayant de la calmer. Dix minutes plus tard, dans la foule des manifestants, tout en tenant sa fille qui essaye de comprendre ce qu’il se passe autour d’elle, il confie d’un ton terriblement froid : « J’ai essayé de la noyer ce matin parce qu’elle m’a demandé des chips. » Le point d’orgue d’une soirée sous le signe de la rage dans la ville la plus pauvre du pays, complètement abandonnée par l’État, alors qu’aucune mesure de compensation financière ne vient accompagner le durcissement du confinement depuis le 14 janvier. Ici, la colère se réveille au coucher du soleil.

imageSur la place al-Nour, à Tripoli, mardi soir. Photo Joao Sousa

Quelques heures plus tôt, sur la place al-Nour, l’ambiance est on ne peut plus banale. Les vendeurs à la sauvette animent le rond-point. Rien ne laisse transparaître que la veille, des altercations entre les protestataires et les forces de l’ordre ont fait trente blessés et mené à plusieurs arrestations. « On est descendu dans la rue parce qu’on a faim », témoigne un marchand ambulant de cigarettes, de café et de sucreries orientales, âgé de 17 ans. Il était présent lundi soir lors des affrontements. « Je me tenais près de mon scooter et un policier est venu me frapper. » Le jeune homme est dépité. « Nous n’avons plus les moyens ne serait-ce que d’acheter du pain », déplore-t-il. Son père est malade et il ne peut pas prendre soin de lui. « Je n’ai que Dieu », dit-il, le regard dans le vide. Près du marchand ambulant, Hikmat, 28 ans, est assis sur son scooter noir : « Je suis prêt à voler pour ma famille », lance-t-il en ouvrant les mains, la voix tremblotante de rage. S’il n’est pas descendu la veille, il est prêt à le faire ce soir « même si je dois mourir ». Derrière lui sont placardées sur les vitres barricadées d’une banque des affiches de Fawaz el-Samman, décédé au mois d’avril 2020 lors d’une manifestation à Tripoli. Sans emploi, Hikmat a trois enfants en bas âge « qui ont besoin de couches et de lait » et un autre de six ans : « Je suis arrivé à un point où je peux commettre un meurtre pour nourrir ma famille. »

Bab el-Tebbaneh et Jabal Mohsen : un même désespoir

De l’autre côté du rond-point, un autre marchand ambulant de 57 ans est assis sur une chaise en plastique entre deux kiosques, l’un de café, l’autre de galettes. Cela fait 24 ans qu’il travaille ici pour un salaire quotidien qui ne dépasse pas les trente mille livres libanaises. « Mes enfants n’ont pas pu poursuivre leurs études, le gouvernement ne nous aide pas », confie-t-il. Malgré le strict confinement imposé, il n’a pas arrêté de travailler. « Je ne peux pas, je dois nourrir ma famille. » Plus loin, une femme au visage très pâle et vêtue de noir s’égosille près d’un groupe de jeunes. « Les forces de l’ordre ont pris mon fils. Ils disent qu’ils l’ont vu sur les vidéos de surveillance en train de casser des choses, mais je suis sûre qu’il est innocent. » Ses fils ont 13, 15, 18 et 19 ans. Ils sont descendus hier dans la rue. « Le gouvernement est notre ennemi. Je suis prêt à mourir, je n’ai peur de rien », dit fièrement l’adolescent de 15 ans. À côté, une jeune femme de 45 ans descend d’un van avec ses courses pour sa famille. Elle a six enfants âgés de 4 à 20 ans. Zahra vit dans l’un des quartiers les plus pauvres de Tripoli : Hay el-Tanak. « Que Dieu nous vienne en aide… Je n’y arrive plus », dit-elle en cachant son regard, la gorge serrée et les larmes aux yeux. « La pauvreté est inimaginable. Je cuisine chez ma voisine, car je n’ai pas les moyens de remplir ma bonbonne de gaz », ajoute-t-elle désespérée.

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À Bab el-Tebbaneh et Jabal Mohsen, deux des quartiers les plus pauvres de la ville, même désespoir. Ici, tout est ouvert, les habitants ne portent pas de masque, les habitations sont empilées les unes sur les autres, la circulation est normale. L’odeur des tuyaux d’échappement prend à la gorge et la fumée qui en sort donne l’effet d’un brouillard. À Tebbaneh, une femme de 46 ans porte un voile noir avec une bande bleue qui dépasse. Fatmé a un cancer et n’a pas les moyens de se faire soigner. Elle vit avec son fils qui est sans emploi. « Hamdellah, c’est très difficile ce que nous vivons, mais nous nous entraidons. Je m’en remets à Dieu », dit-elle la voix posée. Elle est en colère contre la classe politique : « Je descendrai lorsque je sentirais la mort venir à cause de la situation économique. »

Point de non-retour

16h30. Les habitants de la ville commencent à remplir la place al-Nour après que différents groupes eurent fait passer l’appel. Il y a des hommes surtout, mais aussi des femmes, des vieillards et des enfants. « Thaoura thaoura », crient les manifestants. L’odeur des pneus brûlés est étouffante. Dans l’une des intersections du rond-point, des jeunes garçons d’à peine 16 ans mettent le feu à une poubelle pour bloquer la route. « J’ai faim », hurle l’un d’entre eux. Trois ambulances de la Croix-Rouge libanaise se préparent à l’escalade qui ne devrait pas tarder à survenir. Des scooters font et refont le tour du rond-point. Les manifestants reprennent les chants du soulèvement de la rue, insultent Nabih Berry, Gebran Bassil ou encore Hassan Nasrallah. L’armée est présente mais ne fait rien pour le moment.

L’heure tourne et le ton monte. Les protestataires cherchent à entrer de force dans le sérail. L’armée les entoure. Des pétards explosent. Un militaire a les larmes aux yeux à cause d’une bombe lacrymogène. Un homme lui donne une bouteille qu’il n’a pas le droit d’accepter. L’armée parvient à vider les rues devant le sérail. Les manifestants se regroupent à la place al-Nour. La même chorégraphie reprend.

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« Fils de pute », lance un gamin aux soldats. La situation dégénère. Les protestataires lancent des pierres contre les forces de l’ordre au rythme des klaxons des scooters. « Je suis là pour défendre mon peuple et réclamer mes droits. Je suis divorcée, sans emploi et j’ai quatre enfants à ma charge », témoigne Rabiha, 40 ans, toute vêtue de noir. « Jina jina (nous venons, nous venons) », crient des manifestants en levant les deux poings. Des jeunes cassent des pierres pour pouvoir les lancer. « Tiens, tiens », dit un homme tout en lançant une grosse pierre depuis un bâtiment à un autre manifestant qui porte un keffieh. La scène dure plusieurs heures avant que l’armée n’envahisse complètement la place al-Nour. Cette colère qui gronde dans les rues de Tripoli depuis deux jours « peut atteindre un point de non-retour si le gouvernement ne s’attaque pas aux problèmes socio-économiques », prévient Riad Yamak, président du conseil municipal de la ville.


Des scènes de colère, il y en a tous les jours. De désespoir et de misère aussi, de plus en plus, dans un pays qui se délite littéralement. Mais rares sont celles qui racontent à ce point l’état de détresse dans lequel se trouve aujourd’hui le Liban. C’était à Tripoli hier, aux alentours de 18h30. L’odeur des pneus brûlés se mélange alors à celle des gaz lacrymogènes. Les…

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