Démocratie sanitaire Vs Néolibéralisme autoritaire

Barbara Stiegler, spécialiste de Nietzsche, professeure de philosophie politique à l’université de Bordeaux où elle est responsable du Master « Soin, éthique et santé » et Membre de l’Institut universitaire de France, était l’une des invitées du deuxième numéro des Jeudis du Programme de la France Insoumise (#LJDP​) pour échanger autour de la question de la démocratie sanitaire. L’émission en entier ici : https://youtu.be/h360nS7F-uY

Barbara Stiegler , 19 février 2021

Quel vaccin contre l’abus de pouvoir?

« Le contraste entre la multitude d’avis péremptoires de gens très éloignés des laboratoires, des usines et des centres décisionnels et la rareté des récits venant des acteurs de terrain et des capitaines d’industries eux-mêmes illustre la désinvolture avec laquelle nous abordons les contraintes du réel », écrit Jean Creplet dans sa série consacrée aux rapports entre politique, philosophie et médecine (2e saison, épisode 8).

Philosophie: effort de lucidité sur l’art de penser ses actions, d’en parler aux autres, de les préparer et de les corriger. Agir, penser, parler, trio indissociable. Dans sa grotte, le philosophe agit ; les outils à la main, le travailleur pense. Et tous parlent, car sans codes, ni signes, pas de théories ni pratiques possibles. De têtes en têtes, la pensée se sublime du réel pour créer du virtuel et revient au réel avec des effets en boucles. Mystérieuse pensée! Les spécialistes des neurosciences ouvriront-ils un jour leurs propres cerveaux pour y observer les cycles de réflexions du réel au virtuel? Pour cause d’analyse, il a fallu diviser. La spécialisation cloisonne le virtuel, mais le réel se moque éperdument de nos catégories. Tout se tient dans une réalité asymétrique où le réel reste le maître des jeux de pensées, de paroles et d’actions.

A la grande échelle des peuples, tout dépend de la science et de la politique. La science affronte le réel extérieur, comme les virus, en validant des techniques ; la politique se frotte aux egos, du réel intérieur neuropsychologique, en instaurant des lois. Nous avançons sur des chemins de crête et nos destins dépendent de notre habileté à saisir et assembler des bâtons de savoirs et de pouvoirs construits de réel et de virtuel, non sans devoir être attentifs aux ambiguïtés du langage, à la fragilité des promesses et aux incertitudes entourant toute action.

Démocratie: culture des relations humaines permettant à chacun de s’ouvrir des espaces de vie libre et heureuse.

Le temps de la méfiance

La politique et la science ont dominé nos vies depuis des siècles sous d’innombrables variantes. Les crises leur donnent des visages. La nature a horreur du vide, les malheurs favorisent l’émergence de leaders. La politique et la science opèrent sur des axes différents, chacune avec ses règles et ses méthodes d’évaluation. Il existe une asymétrie fondamentale entre elles. Beaucoup de scientifiques se voudraient protégés, à l’abri d’influences politiques. Vaine demande, puisque la politique est l’art de dompter les egos (lire jdM 2627 – Les egos jouent au football) et que les scientifiques ont les leurs comme les autres. Entendu à l’académie: « La science ne doit pas être populaire », affirmation d’un ego fort sans doute, mais oublieux du fait que le peuple doit avoir confiance en la science, d’abord pour l’utiliser à bon escient et ensuite pour la soutenir, deux questions politiques.

Pendant longtemps, les scientifiques ont eu la cote dans les sondages, loin au-dessus des politiques.

Aujourd’hui, des populations frustrées rejettent toutes les élites dans le même sac du populisme. La manière de diriger les groupes humains est LE défi du présent. La mise en perspective de la démocratie et de la vaccination contre le Sars-Cov-2 montre l’importance des rapports entre politique et science pour nos sociétés.

Un vaccin contre les abus de pouvoir

Démocratie : concept lancé il y a plus de deux millénaires. Nom de marque détenu par une entité appelée peuple, un vaccin contre les abus de pouvoir. Pour que la démocratie marche, surtout depuis le suffrage universel, il faut qu’une majorité en comprenne les droits et les devoirs et la soutienne par une solide culture politique. En démocratie, un candidat aux élections doit en accepter les résultats, un citoyen obéir à la loi. Toujours? Pas si simple! Les élections truquées – à démontrer -, les lois injustes – à démontrer – ou l’incurie face à une catastrophe – suspectée à l’aune des victimes et des ruines – remettent périodiquement la démocratie en question. Mal à propos, car de telles discussions la caractérisent. Qui juge des fraudes électorales, de la qualité des lois ou de la mobilisation des moyens contre les cataclysmes? Les consciences au niveau individuel et des instances au niveau collectif. Celles-ci se façonnent selon les mouvements de celles-là.

Beaucoup de scientifiques se voudraient à l’abri d’influences politiques. En vain.

Les tensions entre humains relèvent de la politique, les contraintes physiques, de la science. Tel est le cadre où l’idée de vivre en démocratie doit croître et embellir. Après des premiers essais prometteurs, la démocratie se retrouve méchamment challengée. Sa fabrication reste inachevée. Mais attendre l’idéal risque d’être plus grave que de l’utiliser malgré ses imperfections. Plus grave, la pollution de la culture scientifique par les sophismes sur les faits alternatifs met l’humanité en danger. Il n’y a pas d’alternative à la gravitation universelle, aux lois d’airain de la thermodynamique ni aux équilibres nécessaires à la vie.

La fabrique des vaccins

Le contraste entre la multitude d’avis péremptoires de gens très éloignés des laboratoires, des usines et des centres décisionnels et la rareté des récits venant des acteurs de terrain et des capitaines d’industries eux-mêmes illustre la désinvolture avec laquelle nous abordons les contraintes du réel. C’est ici qu’une culture des relations de profanes à spécialistes prend tout son sens. Une culture à la fois politique et scientifique, incitant à se demander sur quelles bases faire confiance aux explications grand public. A l’échelle de toute la société, l’organisation du dialogue entre experts de terrain et citoyens ordinaires pose à lui seul un terrible défi.

La solution? Je serais fou de prétendre en avoir une.

Mais il y une chose que chacun de nous peut faire: parler de sa manière à lui de donner confiance à ses clients, patients, usagers ou tous autres noms donnés aux profanes devant recourir à plus forts qu’eux par la compétence technique, administrative ou politique.

La politique et la science ont dominé nos vies depuis des siècles sous d’innombrables variantes. Les crises leur donnent des visages. La nature a horreur du vide, les malheurs favorisent l’émergence de leaders. La politique et la science opèrent sur des axes différents, chacune avec ses règles et ses méthodes d’évaluation. Il existe une asymétrie fondamentale entre elles. Beaucoup de scientifiques se voudraient protégés, à l’abri d’influences politiques. Vaine demande, puisque la politique est l’art de dompter les egos (lire jdM 2627 – Les egos jouent au football) et que les scientifiques ont les leurs comme les autres. Entendu à l’académie: « La science ne doit pas être populaire », affirmation d’un ego fort sans doute, mais oublieux du fait que le peuple doit avoir confiance en la science, d’abord pour l’utiliser à bon escient et ensuite pour la soutenir, deux questions politiques. Pendant longtemps, les scientifiques ont eu la cote dans les sondages, loin au-dessus des politiques. Aujourd’hui, des populations frustrées rejettent toutes les élites dans le même sac du populisme. La manière de diriger les groupes humains est LE défi du présent. La mise en perspective de la démocratie et de la vaccination contre le Sars-Cov-2 montre l’importance des rapports entre politique et science pour nos sociétés. Démocratie : concept lancé il y a plus de deux millénaires. Nom de marque détenu par une entité appelée peuple, un vaccin contre les abus de pouvoir. Pour que la démocratie marche, surtout depuis le suffrage universel, il faut qu’une majorité en comprenne les droits et les devoirs et la soutienne par une solide culture politique. En démocratie, un candidat aux élections doit en accepter les résultats, un citoyen obéir à la loi. Toujours? Pas si simple! Les élections truquées – à démontrer -, les lois injustes – à démontrer – ou l’incurie face à une catastrophe – suspectée à l’aune des victimes et des ruines – remettent périodiquement la démocratie en question. Mal à propos, car de telles discussions la caractérisent. Qui juge des fraudes électorales, de la qualité des lois ou de la mobilisation des moyens contre les cataclysmes? Les consciences au niveau individuel et des instances au niveau collectif. Celles-ci se façonnent selon les mouvements de celles-là. Les tensions entre humains relèvent de la politique, les contraintes physiques, de la science. Tel est le cadre où l’idée de vivre en démocratie doit croître et embellir. Après des premiers essais prometteurs, la démocratie se retrouve méchamment challengée. Sa fabrication reste inachevée. Mais attendre l’idéal risque d’être plus grave que de l’utiliser malgré ses imperfections. Plus grave, la pollution de la culture scientifique par les sophismes sur les faits alternatifs met l’humanité en danger. Il n’y a pas d’alternative à la gravitation universelle, aux lois d’airain de la thermodynamique ni aux équilibres nécessaires à la vie. Le contraste entre la multitude d’avis péremptoires de gens très éloignés des laboratoires, des usines et des centres décisionnels et la rareté des récits venant des acteurs de terrain et des capitaines d’industries eux-mêmes illustre la désinvolture avec laquelle nous abordons les contraintes du réel. C’est ici qu’une culture des relations de profanes à spécialistes prend tout son sens. Une culture à la fois politique et scientifique, incitant à se demander sur quelles bases faire confiance aux explications grand public. A l’échelle de toute la société, l’organisation du dialogue entre experts de terrain et citoyens ordinaires pose à lui seul un terrible défi. La solution? Je serais fou de prétendre en avoir une. Mais il y une chose que chacun de nous peut faire: parler de sa manière à lui de donner confiance à ses clients, patients, usagers ou tous autres noms donnés aux profanes devant recourir à plus forts qu’eux par la compétence technique, administrative ou politique.